Dans le brouillard des tarifs douaniers
Crédit photo | Deposit photos Guillaume Roy, Initiative de journalisme local, Le Quotidien
Les nouveaux droits de douane américains de 50% sèment l’inquiétude chez plusieurs entreprises régionales. Certaines savent déjà que leurs produits sont visés. D’autres attendent encore de connaître l’interprétation exacte des codes douaniers applicables à leurs exportations.
L’acier, l’aluminium, certains produits du bois, des matériaux de construction, des produits agricoles et horticoles, les alcools et spiritueux, les meubles et les vêtements figurent parmi les catégories touchées par les nouvelles mesures annoncées par l’administration Trump.
Pour plusieurs exportateurs, l’enjeu dépasse toutefois l’annonce d’un tarif général. Chaque produit doit être associé à un code harmonisé précis. Les entreprises doivent donc décortiquer les documents publiés par les autorités américaines avant de mesurer l’effet réel sur leurs contrats, leurs prix et leurs volumes de production.
Forestco à l’arrêt
Chez Boisaco, les conséquences se font déjà sentir. Forestco, une filiale établie à Forestville, fabrique du bois de chauffage traité à la chaleur et écoule toute sa production aux États-Unis.
«On vend 100% de la production sur le marché américain, explique le président de Boisaco, Steeve St-Gelais. Avec un tarif de 50%, l’équation ne fait plus de sens et notre client a mis sur pause toutes les commandes.» L’usine de Forestville est donc à l’arrêt pour une période indéterminée.
La situation demeure moins claire pour Bersaco, aux Grandes-Bergeronnes, et Valibois, à Saint-David-de-Falardeau, deux autres filiales du groupe. Les entreprises produisent notamment des composantes de palettes destinées au marché américain. «Les composantes de palettes semblaient faire partie des produits touchés. Il reste des validations à faire, mais on pourra peut-être éviter les tarifs», indique M. St-Gelais.
La prudence est également de mise chez Domtar. L’entreprise évalue encore la portée des mesures avant de préciser leurs éventuels effets sur ses activités. Nous analysons la situation et nous sommes confiants de poursuivre nos opérations», affirme son porte-parole, Guillaume Julien.
Une facture déjà lourde
Certains manufacturiers évitent, pour l’instant, les nouveaux tarifs de 50%, mais subissent déjà les effets cumulatifs des mesures adoptées depuis le printemps.
C’est le cas des Produits Gilbert, de Roberval, qui fabrique notamment des équipements pour les secteurs forestier et industriel. Selon son directeur général, Frank Gilbert, les nouveaux codes harmonisés ne visent pas directement les équipements de l’entreprise.
«Les tarifs de 50% s’appliquent toutefois à certaines pièces de rechange, comme les panneaux de contrôle électrique», précise-t-il.
Le principal choc remonte à avril 2026. Depuis l’entrée en vigueur de nouvelles règles américaines, les droits sur certains dérivés de l’acier sont calculés sur la valeur totale de la pièce, et non plus seulement sur celle de l’acier brut qu’elle contient.
M. Gilbert donne l’exemple d’une mâchoire d’usure, frappée d’un tarif de 25%. La pièce d’acier utilisée comme matière première coûte environ 102,93 $, alors que sa valeur totale atteint 243,45 $. En appliquant le droit sur cette dernière somme, la facture a plus que doublé.
«On va aussi surveiller les contre-tarifs canadiens. Cela pourrait augmenter le coût des matières premières que nous utilisons, même si nous essayons d’acheter localement autant que possible», ajoute-t-il.
Il note que plusieurs de ses clients canadiens du secteur forestier sont déjà fragilisés par les tarifs américains sur le bois d’œuvre, ce qui ajoute une série d’effets indirects pour les fournisseurs d’équipements.
Une compétitivité compromise
Chez Pedno, à Saguenay, l’analyse se poursuit pour savoir si les nouvelles mesures s’ajouteront à celles déjà en vigueur. L’entreprise exporte aux États-Unis des chaînes et des chenilles destinées aux équipements forestiers, un marché important pour ses activités.
«De notre côté, le tarif de 50% touche déjà nos produits en acier et en aluminium, explique la directrice de département, Véronique Simard. Quand tu as une pièce vendue 5000 $ qui se retrouve avec 2500 $ de droits, ça devient très difficile de rester compétitif.»
L’entreprise a déjà perdu des parts de marché. Elle cherche à compenser en développant d’autres débouchés, notamment dans le secteur de la construction.
«Il faut être très imaginatifs. Il faut regarder d’autres secteurs, d’autres activités et d’autres marchés», dit Mme Simard.
Pedno, qui compte une quarantaine d’employés, préfère toutefois attendre avant de tirer des conclusions. Les règles tarifaires changent rapidement, tout comme les prix de l’acier et du bois. L’entreprise veut éviter les décisions précipitées dans un contexte instable.
Chercher des solutions
À SERDEX International, l’incertitude tarifaire occupe les discussions avec les entreprises exportatrices depuis plus d’un an, indique sa directrice générale, Nadine Brassard.
«Les entreprises ne sont pas seules. Elles peuvent nous appeler pour vérifier si leurs produits sont touchés et pour évaluer les solutions possibles», dit-elle.
L’organisme peut aider les entreprises à vérifier les codes douaniers applicables, à déterminer si une pièce est visée par une surtaxe et à en évaluer l’incidence financière. Pour Mme Brassard, la première étape consiste à prendre le temps de comprendre sa situation.
«Il ne faut pas paniquer ni prendre de décisions sur un coup de tête. Il faut prendre un pas de recul et se demander si le marché américain demeure intéressant.»
La diversification peut passer par de nouveaux marchés étrangers, le commerce interprovincial, l’adaptation de l’offre ou la recherche de nouveaux fournisseurs. Certaines entreprises devront aussi revoir la composition de leurs produits afin de réduire leur exposition aux surtaxes.
«Nous n’avons pas toutes les solutions, mais nous pouvons réfléchir avec elles. Plus on connaît leurs besoins et leurs produits, plus on peut les aider à trouver des pistes concrètes», conclut Mme Brassard.