PORTRAIT | Cinq générations familiales et 110 ans d’expertise chez la Ferme D. & E. Chamberland

Site d'entreposage de la machinerie de la ferme. Crédit photo : Arsenal Media

Cinq générations d’agriculture sur leur terre de Baie-des-Sables, et l’héritage agricole de la famille Chamberland tient toujours, 110 ans plus tard. En service depuis 2000, la Ferme D. & E. Chamberland est relancée après qu’Eric ait décidé de poursuivre la récolte de pommes de terre.

Le premier Chamberland à lancer la ferme familiale fut Joseph, l’arrière-grand-père d’Eric, élevé à Saint-Joseph-de-Lepage près de Mont-Joli. Il était l’aîné d’une grande famille et il était assez vieux pour s’établir, mais comme il avait d’autres enfants après lui, son père ne voulait pas lui vendre sa propre terre. Sa sœur vivait à Baie-des-Sables, et par la poste elle lui fait savoir que la terre voisine était à vendre. Le père de Joseph, André, a donc fait acquisition de la terre pour Joseph qui avait 19 ans à l’époque, considéré mineur et devait attendre ses 21 ans avant.

Joseph a été le premier à s’établir sur la terre en 1910 jusqu’en 1948, où il a élevé sa famille. Celui-ci vendait des pommes de terre, mais aussi des légumes de toutes sortes, même qu’il allait pêcher des palourdes à Métis pour les vendre par la suite. C’est en 1948 que le grand-père d’Eric, Antonio, a repris la terre et s’est mis à faire du commerce de légumes variés, dont des pommes de terre et des fraises estivales cueillies dans Bellechasse, des pommes et des porcs, se construisant une porcherie pour subvenir à ses besoins.

Dans les années 1950, il couvrait de la vallée de La Matapédia jusqu’à Causapscal, et il a soudainement décidé de se tourner vers le nord de la Gaspésie, comme Sainte-Anne-des-Monts, Mont-Louis ou Grande-Vallée. C’est donc officiellement depuis 1952 que des Chamberland vendent des pommes de terre de Baie-des-Sables jusqu’à Rivière-au-Renard, sans interruption. Ils n’ont jamais osé vendre au sud de Baie-des-Sables, comme il y avait déjà des commerçants avec leur propre marché.

Antonio, le fameux grand-père d’Eric, a donc eu la terre jusqu’en 1974, où son père, Denis, a ensuite racheté la terre. Son père a bâti le tout premier entrepôt de pommes de terre. Il a alors commencé à mécaniser sa production et améliorer beaucoup les terres pendant les années 1980, afin que les patates soient de meilleure qualité, pour un meilleur rendement en y ajoutant du compost et des engrais verts. Denis n’avait pas de formation d’agriculture et n’était pas agronome, mais il s’intéressait aux nouvelles façons de faire et la nature du sol de ses champs.

Pendant qu’Antonio complétait les livraisons, Denis était prêt au poste à la ferme. Antonio était d’ailleurs très peu à la maison, car il avait le camion et se promenait pour les ventes. Denis, lui, restait sur place, dirigeait les employés et gérait les activités. À 15 ans seulement, le père d’Eric était déjà à la tête du personnel, comptant environ 10 ou 12 personnes. En effet, tout se faisait à la main ou à genoux dans le champ – la production n’était pas automatisée. 

Antonio est décédé à 80 ans à cause d’un accident dans son camion, en 1995. Denis a donc dû revirer de bord et a décidé du destin de l’entreprise. Le père d’Eric a fait le choix de lâcher le reste de la production, comme le porc et tous les autres commerces en se concentrant sur la pomme de terre. Il voulait ainsi développer un marché plus ciblé. Son père, Denis, avait été plutôt innovateur, alors ils ont repris la production en agrandissant l’entreprise préexistante.

En effet, Denis avait essayé de vendre à des grossistes, mais sans succès. Il a donc acheté un nouveau camion et a commencé à organiser ses propres livraisons. « Ce qui permet de garder la ferme fonctionnelle et rentable, c’est de livrer les patates directement. Oui, ça contient des frais additionnels, mais on passe toute notre production sans problème », a expliqué Eric. 

En effet, en 2000, Eric et sa femme, Diane, viennent s’installer sur la ferme à leur tour et reprennent les rênes de l’entreprise, baptisée depuis quelques années déjà « Ferme D. & E. Chamberland ». Eric était originellement infirmier à l’hôpital de Matane et travaillait aux soins intensifs. Ensuite, il y a eu les coupures financières du ministre Jean Rochon en 1997, ils n’avaient que deux enfants à ce moment-là. Ils ont ainsi changé la machinerie et grossi leurs installations en agrandissant l’entrepôt à quelques reprises, créant une salle d’emballage. 

Un bout original de l’entrepôt existe encore aujourd’hui, mais il disparaîtra l’année prochaine en agrandissant une fois de plus de manière significative leur bâtiment d’entreposage. Depuis 1974, cinq agrandissements ont eu lieu. « Dans les dernières années, le matériel s’est modernisé : les lifts électriques sont arrivés, les caisses de bois sont arrivées, et ça c’était l’innovation », a lancé Eric. Chaque génération a amené quelque chose de nouveau.

Eric est enfant unique, et il savait que son père gérait la ferme seul, et Diane a été élevée sur une ferme laitière à Saint-Damase. Il a donc commencé un été, mais ça a été une adaptation parce qu’il n’avait jamais travaillé dans les champs, seulement la livraison. Après deux étés d’essai, ils se sont lancés dans l’entreprise pour un 23 ans, et depuis peu, avec l’aide de leur fils Mathieu.

En 2019, le fils d’Eric, Mathieu, un de leurs quatre enfants, rachète la majorité des parts de la compagnie familiale, qui aidait à la ferme depuis cinq ans. Il a commencé très jeune la livraison avec son père, puis a suivi son grand-père Denis dans les champs. Plus tard, Mathieu a voulu aller à l’université en histoire pour finalement changer d’idée et retourner à l’agriculture. Il a complété un diplôme d’études professionnelles en mécanique agricole à Mont-Joli.

Présentement, ils se séparent le travail : Eric s’occupe généralement des livraisons, et Mathieu est présent dans les champs et gère la production. Mathieu a donc pris la place de son grand-père Denis, en s’occupant des champs, l’entretien et les innovations. Diane et Eric se disent ravis de voir leur fils reprendre la ferme, même s’ils n’ont jamais demandé à leurs enfants de faire partie de la relève. Mathieu a fait quelques années comme mécanicien dans un garage à Matane pour prendre de l’expérience et connaître autre chose, avant d’arriver avec des nouvelles idées modernes. 

Depuis environ cinq ans, ils ont fait beaucoup de changements pour s’adapter. Mathieu est très à l’affût des nouveautés, en achetant par exemple une nouvelle machine d’emballage qui permet de sauver sur les coûts de main d’œuvre. Mathieu est d’ailleurs en contact avec une agroéconomiste de l’Union des producteurs agricoles (UPA) concernant l’emprunt d’argent pour acheter de la machinerie. « Emprunter, ça peut être payant en calculant ce que ça va apporter dans quelques années après avoir remboursé la machine », a expliqué Diane.

Mathieu se dédie à la recherche de nouvelles technologies afin d’améliorer la rentabilité des installations. L’agroenvironnement est beaucoup plus poussé pour une génération actuelle. Ce qu’on vise, à l’avenir, est la réduction des pesticides, même si le biologique ne serait pas rentable pour l’instant. L’année prochaine, ils auront une tour météorologique avec un capteur de store pour faire des analyses dans l’air pour savoir exactement quand on a besoin d’arroser pour ne pas arroser inutilement. La récolte d’oignons a pu réduire ses arrosages de 50 %. Il a d’ailleurs fait faire des tests avec des drones il y a deux ans, mais c’était encore trop expérimental et n’a pas donné les résultats escomptés. 

Ils sont au bout de chaîne d’alimentation, et apprécient vraiment de venir à l’encontre de leurs consommateurs, dans l’esprit d’achat local. Pendant la pandémie, ils ont vu une augmentation de leurs ventes et de l’appréciation de leurs clients. Et heureusement, cette année, ils ont eu une excellente récolte. « Ça a été sec partout au Bas-Saint-Laurent pour le foin et les céréales, mais il a plut pour les pommes de terre. Au bon moment, et juste dans la région ici, de Mont-Joli à Matane. Le Bic et Trois-Pistoles ont eu bien des difficultés », ont expliqué Eric et Mathieu.

En début août, ils commencent à récolter toutes les semaines, et c’est fin septembre ou début octobre qu’ils arrachent tout ce qu’il reste dans leur vingtaine d’hectares en production, avant qu’il fasse froid. Et au printemps, ils recommencent leurs semences en mars, et plantent leurs champs en mai. Au total, la superficie de la ferme est d’environ 70 hectares, avec environ une trentaine en production, sans compter la portion de champs en rotation.

En 2013, ils sont devenus accrédités par Super C et Métro. Un inspecteur passe quotidiennement pour vérifier si leur procédure est conforme aux normes. Ils vendent d’ailleurs au Super C de Matane et au Métro de Sainte-Anne-des-Monts, et le reste va aux cantines de la région, qui sont d’importants clients de la Ferme D. & E. Chamberland pour les patates frites.

Présentement, Mathieu a 28 ans et reste dans sa propre maison au centre du village de Baie-des-Sables. Il se concentre sur les défis actuels que présente la ferme, et avec l’aide de son père Eric, met la main à la pâte quotidiennement pour récolter les meilleures pommes de terre possible, en espérant un jour pouvoir réduire son niveau de pesticides. Et qui sait, peut-être qu’un jour, l’expertise familiale de la Ferme D. & E. Chamberland perdurera avec une sixième génération.