PORTRAIT | L’autrice et militante Edith Bernier fait tomber les préjugés

Photo courtoisie. Crédit : Patrick Lemay photographie.

Après une enfance tumultueuse, l’auteure et communicatrice originaire de Matane Edith Bernier s’est exilée à Montréal dans un désir d’émancipation. Elle lance son premier blogue en 2013 et publie son premier livre sur la grossophobie en 2020. Elle se confie sur ses difficultés et expériences vécues, et comment celles-ci l’ont forgée.

Ce qu’Edith aime dire, c’est qu’elle a fait la moitié de ma vie à Matane, et l’autre moitié à Montréal. Née et élevée dans les années 80 à Saint-Luc-de-Matane, elle y passe la majorité de sa tendre enfance jusqu’à la fin de ses études préuniversitaires. Son père habite toujours dans la maison familiale d’ailleurs, et sa mère réside aujourd’hui à Matane.

Elle se dit d’ailleurs reconnaissante d’avoir eu la chance de grandir à Saint-Luc pour l’accès aux grands espaces et à la nature, qui l’ont permis d’être enfant à sa pleine mesure. « Je suis tellement contente d’avoir pu grandir dans une maison assez grande, un grand terrain avec l’accès à un chalet l’été, un lac, la forêt, voir des champignons, des animaux, des papillons, des fleurs sauvages et le bord de la mer, évidemment. Contrairement à ce que pourrait être un jeune enfant à Montréal et grandir dans un petit appartement, par exemple », a-t-elle dit.

Edith Bernier cumule les années d’études à Matane, en commençant avec ses années de primaire à l’école Noël-Fortin à Saint-Luc-de-Matane. Puis, elle obtient son secondaire à l’École Marie-Guyart les deux premières années, et passant ensuite à la Polyvalente de Matane jusqu’en 1998. Elle est alors admise au Cégep de Matane en Arts, lettres et communication.

Et pendant toutes ces années, Edith a toujours beaucoup aimé écrire. En troisième année, elle écrivait les plus longues compositions de sa classe. Elle se classait toujours par son professeur pour le concours de composition du club Richelieu, qui soumettait les meilleurs compositions. Elle a aussi participé à un concours d’art oratoire du Club optimiste alors qu’elle étudie en cinquième année du primaire, et finit deuxième dans l’ensemble de La Matanie. « C’était tellement stressant », a-t-elle avoué. « Je me rappelle d’avoir porté une petite robe bleue en laine. C’était un peu impressionnant à 11 ans de parler devant plus de 100 personnes. » 

Au tournant de la nouvelle décennie, à 19 ans, elle décide de se lancer dans la grande métropole montréalaise. Elle est d’ailleurs acceptée au baccalauréat en journalisme à l’Université du Québec à Montréal, un programme connu comme étant extrêmement contingenté. Sur 600 personnes à postuler à l’époque, il n’y avait que 60 places, et Bernier a réussi à se qualifier dans les 10 % choisis malgré la difficulté des tests de sélection. 

Quand a-t-elle réalisé pour la toute première fois qu’elle était grosse? Dès la première année du primaire, a-t-elle confié. « Tu découvres que tu es grosse dans le regard des autres », renchérit-elle. « Techniquement, on m’a traitée de grosse à ma naissance – sans blague. À la pouponnière de l’hôpital, où je suis restée pour être traitée pour ma jaunisse, les infirmières ont eu le temps de me baptiser “la grosse mexicaine” », a-t-elle raconté en se bidonnant. « Quand on dit que personne ne naît gros, écoute, à 10 livres, moi je l’étais déjà, littéralement. »

Au primaire et au secondaire, Edith a vécu de l’intimidation sur sa grosseur pendant de longues années. Ce qui ne l’a pas dérangé de laisser ça derrière une fois partie à Montréal. « Oui, en partant j’ai laissé des amis très proches, mais j’ai eu la possibilité de recommencer à zéro », a-t-elle ajouté. « Dans une petite communauté comme Matane, ta réputation te suit et te précède même. » Elle a pu commencer à respirer au cégep, avec un plus grand bassin de personnes de l’extérieur de Matane, mais à Montréal, elle ne connaissait personne.

Photo de finissante d’Edith prise en 1997, à la fin de ses études secondaires à la Polyvalente de Matane. Photo courtoisie.

Son départ pour Montréal a été une évolution logique. « Ma mère m’a raconté que ça aurait toujours fait partie de moi, apparemment. Quand j’étais petite et que je commençais à penser à ce que je voulais faire plus tard, si je trouve pas à Matane, j’irai ailleurs, et si le Canada ce n’est pas assez, j’irai plus loin », a-t-elle raconté. Mais ses souvenirs cauchemardesques d’années d’intimidation étaient probablement ce qui ont précipité son départ.

D’après elle, une des meilleures universités du Québec pour les communications était et reste aujourd’hui l’UQAM, où son passage rimait avec liberté et émancipation. « J’ai toujours été très curieuse des gens et d’explorer, et à l’époque, je voulais me spécialiser en culturel, et les spectacles comme le théâtre, ça se passe à Montréal, au Théâtre Saint-Denis par exemple ou au Centre Bell », a-t-elle lancé. Le critique musical Claude Rajotte et l’animatrice Christiane Charette étaient ses deux idoles pendant ses études journalistiques.

À ses 22 ans, elle a eu la chance de travailler en stage de recherche pour l’émission télé de Christiane Charette, un rêve devenu réalité pour Edith. En effet, son bref passage dans le monde médiatique l’a permis de rencontrer des gens qu’elle a toujours idéalisé. Et encore aujourd’hui, ses visites dans le monde des médias lui permettent de connecter avec plein de gens qu’elle dit extraordinaires. « Parfois je me dis, wow. Edith de 16 ans capoterait », a-t-elle rigolé. Elle se rappelle d’un spectacle en coulisses à boire du kombucha avec le groupe punk Grimskunk.

Ayant toujours été intéressée par l’univers journalistique, elle accomplit ses premières armes en journalisme à Matane. Alors qu’elle avait 14-15 ans, elle écrivait des communiqués de presse à la Voix gaspésienne pour le Club alpin du Mont-Castor, le club de compétition de ski. Et à sa deuxième année de cégep, en 1999, elle a lancé avec deux collègues le journal étudiant “L’Interné”. Sa deuxième entrevue à vie, elle la fait avec le musicien Robert Charlebois.

Sa mère l’a toujours beaucoup soutenue, en commençant avec le moment où Edith voulait faire de la nage synchronisée avec ses amies du secondaire. « Elle m’a dit : “je veux juste m’assurer que tu as pensé à quelque chose : tu vas être en maillot de bain devant tout le monde, es-tu correcte avec ça?” et je lui ai dit que oui », a expliqué Bernier. Elle fait de la nage synchronisée pendant deux ans, en 1995 et 1996. « Mon coachs m’ont bien acceptée, et je n’ai jamais senti que ma forme était un problème. J’étais traitée comme les autres et j’avais les mêmes exigences. »

Pour l’adolescente qu’elle était, c’était une période extrêmement difficile. Maintenant, elle réalise que l’intimidation n’est pas étrangère à ce qu’elle est devenue. « Les victimes d’intimidation peuvent réagir de différentes manières, mais moi ça m’a peut-être aidée à me développer et me révolter », a-t-elle précisé.

Ne se trouvant pas de travail comme journaliste après la fin de ses études universitaires en 2003, elle décide de prendre une nouvelle voie professionnelle. Elle a finalement eu l’occasion de travailler dans différents domaines, tels qu’en santé publique ou en santé communautaire. Pendant plus de 10 ans, elle suit sa destinée avant de lancer son premier blogue de voyage pour personnes taille plus en 2013.

Éventuellement, elle publie son premier livre numérique sur Amazon, nommé « Le manuel des routards taille plus », sorti en février 2016. Ce n’est qu’après que sa première amie grosse, la blogueuse Emilie Roy, lui a donné la chance de faire sa première conférence dans un événement de la Semaine de la mode taille plus à Montréal de 2016.

En 2017, le 30 juin précisément, elle a lu un article péjoratif à propos de la photographe Julie SH et ses photos prises de grosses femmes dans la nature, injuriant son travail et les femmes grosses. En colère, Edith décide d’écrire une riposte sur Facebook qui est finalement partagé de manière astronomique sur Facebook.

Les personnes luttant pour des causes sont typiquement vues comme des personnes fâchées et à l’époque, elle l’était. « Je ne te raconterai pas d’histoires. C’est comme si tout venait de me péter dans la face, toute cette agressivité et cette haine envers les personnes grosses. Et peut-être ma propre haine envers moi-même aussi. C’était un feu d’artifice, mais pas de belles couleurs », a-t-elle raconté. Une fois la tempête passée, elle a réalisé qu’il n’est pas possible de convaincre les gens en criant. « Et tu ne donnes pas envie aux gens d’être sensible à ton message. Ce n’est pas comme ça qu’on change les choses », a-t-elle pointé. Un déclic plus tard et elle a lancé son deuxième blogue.

Celui-ci, lancé en août 2019 et connu sous le lien “grossophobie.ca”, tient des propos beaucoup plus calmes et posés qu’elle faisait avant, a-t-elle expliqué. Son objectif est d’informer et de donner des outils pour mieux comprendre l’enjeu de la grossophobie. « Je fais confiance aux gens pour qu’il fassent leur bout de réflexion. J’ai envie de leur donner la chance de faire un choix, et je pense que ce choix est assez clair », a-t-elle soufflé.

Edith croit sans aucun doute que nous avons collectivement de la grossophobie cachée en nous. « Nous développons tous de la grossophobie internalisée, et en sommes plus ou moins conscients », a-t-elle assuré. « La bonne nouvelle, c’est que moi, j’en suis de plus en plus consciente. C’est un long processus. » Afin de s’en défaire, elle suggère de fréquenter et de s’exposer à des personnes grosses.

Peu après le lancement de son fameux blogue, une éditrice de la maison Trécarré l’a approchée en septembre 2019, lui suggérant d’écrire un recueil à ce sujet. Complètement submergée par le projet, elle écrit son livre en quelques mois à peine. Il sera enfin publié en septembre 2020, au beau milieu d’une pandémie mondiale.